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Apartheid : les inégalités projetées

Apartheid  : les inégalités projetées

Le cinéma sud-africain reste marqué par la colonisation et l’apartheid. Etat des lieux avec Julien Guillemeau, auteur d’un mémoire sur le cinéma du continent africain.

«  Tout d’abord, il ne faut pas confondre cinéma sud-africain et cinéma tourné en Afrique du Sud  » précise d’emblée Julien Guillemeau. Le spécialiste rappelle que la plupart des films aujourd’hui estampillés sud-africains sont avant tout financés par des fonds extérieurs et réalisés par des étrangers.  Comme dans toutes les ex-colonies d’Afrique, les liens avec l’Europe sont restés forts, en premier lieu sous l’influence des colons afrikaaners, puis très vite «  le cinéma en Afrique du Sud a été sous influence britannique  ». L’Afrique du Sud a ainsi toujours connu une double dépendance, politique et économique.

Un cinéma occidental

Les salles obscures ont tout d’abord eu un rôle de propagande, réservées à l’actualité ou au documentaire. Les premiers films projetés étaient ouvertement colonialistes, comme ce fut le cas avec le long-métrage italien de 1928, Siliva The Zulu, où l’Afrique inconnue était vue au travers des préjugés et des stéréotypes occidentaux  : «  Les mentalités ont mis beaucoup de temps à évoluer, on restait sur des clichés très cadrés, de jungle, de monde sauvage. Le meilleur exemple est tout ce développement autour de Tarzan, qui totalise vingt-six livres et seize films  !  » poursuit Julien Guillemeau.

En 1948 avec le début de l’apartheid, le monopole de la distribution est confié aux Etats-Unis via la 20th Century Fox. L’Afrique du Sud devra attendre les années quatre-vingt pour voir émerger les premiers long-métrages produits localement, avec de petits moyens, en Bantou.

Par ailleurs, sous l’apartheid, la censure veille. Il est très difficile pour des Noirs de produire leurs propres films, et les réalisateurs qui dénoncent le régime de ségrégation raciale voient souvent leurs bobines coupées, voire leur film interdit d’écran. Ainsi, «  Die Kandidaat, en 1968, qui montre l’organisation de l’apartheid et la Nomenklatura du pays est aussitôt censuré.  ». De toute façon le public est exclusivement blanc, les salles étant interdites aux Noirs jusqu’en 1985.

«  Il y a eu un gros travail de la part de l’équipe des Trois Continents pour retrouver ces films, certains étaient introuvables ou incomplets.  » ajoute le spécialiste. Ironie du sort  : «  La plupart des films qui sont présentés à Nantes ont été réalisés par des blancs, sont anti-apartheid et ont été financés par des institutions qui étaient proches du régime à l’époque  ».

Des séquelles visibles dans un cinéma émergeant

Aujourd’hui encore, 90% des films à l’affiche en Afrique du Sud sont américains, pour autant le pays occupe une belle place dans le cinéma mondial   : «  Entre 2008 et 2012, 271 films ont été tournés en Afrique du Sud, ce qui est un chiffre assez important, pour une industrie cinématographique qui représente quand même 3% du PIB  ». Ce développement s’explique car le pays est l’un des terrains de jeu favoris des réalisateurs européens et américains…même quand l’action n’est pas censée s’y dérouler  ! Dans ce contexte, les réalisateurs sud-africains émergent petit à petit, et réussissent à proposer des productions locales entre deux grandes productions internationales.

Pour autant, un véritable cinéma sud-africain produit par des Noirs éprouve des difficultés à se faire une place. Et ce pour plusieurs raisons. D’une part le cinéma africain indépendant est en général assez intellectuel et peine à trouver son public. Outre les limites de son réseau de diffusion, les habitudes et les attentes sont ancrées  : «  C’est un public qui a baigné dans les films importés, dans le cinéma d’Hollywood, le blockbuster  ». De plus, en Afrique du Sud, on assiste aujourd’hui au redéploiement de films en Afrikaan, la langue coloniale historique. Autrefois subventionné, et désormais financé grâce à des fonds privés, ce cinéma révèle à nouveau les inégalités au sein de la population, et réveille des tensions qui ne se sont jamais éteintes…

 

© Droit Réservé - sous-titre à l'affiche «  Come-Back Africa  »  :  Come Back Africa, long métrage états-unien de 1959, est un des premiers films anti-apartheid. Il a pu se tourner en détournant des fonds alloués initialement à un documentaire sur la musique.

© Droit Réservé – Affiche « Come-Back Africa » :
Come Back Africa, long métrage états-unien de 1959, est un des premiers films anti-apartheid. Il a pu se tourner en détournant des fonds alloués initialement à un documentaire sur la musique.

Steven Ion