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« Les gens viennent davantage pour la langue et la culture représentée que pour le cinéma lui-même »

« Les gens viennent davantage pour la langue et la culture représentée que pour le cinéma lui-même »

On reproche souvent au Festival des 3 Continents d’attirer un public d’initiés friand de films hermétiques, alors qu’il propose un cinéma de la découverte, de l’exploration et de la diversité. Nous avons rencontré Christophe Lamoureux, sociologue du cinéma et maître de conférence à l’université de Nantes. Il nous offre un regard sociologique et de cinéphile sur le cinéma d’auteur et son public.


Le Festival des 3 continents est souvent défini comme un festival cinéphilique qui projette des films d’auteurs pour un public initié. Qu’est ce qu’un film d’auteur selon vous  ?

Le cinéma d’auteur est une construction sociale et historique, spécifique à la France. C’est une catégorie convoquée particulièrement en France, beaucoup entendue dans les festivals. Cette catégorie n’existe pas aux Etats-Unis ou en Inde. Premièrement, on peut dire que la catégorie «  cinéma d’auteur  » n’a rien de naturel, d’évident dans le cinéma de tous les continents. Il est porté par une fraction socialement assez bien définie de la bourgeoisie parisienne, un peu déclassée, qui voue une passion quasiment exclusive pour le cinéma, et qui l’autonomise en le référant à une histoire singulière. Je pense aux revues comme Positif ou Les Cahiers du Cinéma, qui ont autonomisé le cinéma comme un art en disant qu’un film, c’est avant tout l’œuvre d’un cinéaste. Le mouvement de la Nouvelle Vague en France a créé dans les années 60 cette notion de cinéma d’auteur. Objectivement, en tant que sociologue, le cinéma d’auteur est une conception qui ne correspond pas à la vérité du travail cinématographique sous-jacent. Le cinéma est une action collective impliquant scénariste, metteur en scène, techniciens…

Deuxièmement, d’un point de vue économique, le cinéma d’auteur est structuré par toute une politique publique d’aide à l’auteur. Or le cinéma est toujours commercial, même avec les petits films – sans être cynique – il faut toujours rassembler de l’argent et rentrer dans ses frais. C’est tout un problème de retour sur investissement. Il faut garder en tête que le cinéma restera toujours un art populaire qui ne peut pas renier ou se dispenser de ses racines populaires.

Y’a-t-il une frontière étanche entre le cinéma d’auteur et le cinéma de masse  ?

Depuis une bonne quinzaine d’années, les choses se sont complètements reconfigurées, notamment auprès des nouvelles générations et plus précisément des nouvelles générations de cinéphiles. Elles opposent de moins en moins, dans le mode de fréquentation du cinéma, le commerce à l’art, ou le cinéma de masse au cinéma d’auteur. Le cinéma ne peut pas être un mythe autant que dans les années 50. A l’heure actuelle, on peut le voir partout, en salle, dans un festival, sur son ordinateur ou sa tablette…  C’est pourquoi les jeunes générations sont beaucoup mieux accoutumées et équipées culturellement au savoir de l’image. Ces nouvelles générations participent de la démystification du cinéma de tous les genres.

Sociologiquement, quel est le profil type de spectateur de cinéma d’auteur  ?

A partir d’enquêtes sociologiques, on distingue des individus au capital scolaire forcément élevé, qui travaillent davantage dans le public que dans le privé. Les plus absents sont les classes populaires et les classes supérieures. Ce que les spectateurs ont en commun, c’est d’appartenir à des professions moyennes : profs, éducateurs, fonctionnaires… Politiquement c’est un public davantage de gauche que de droite. Qualitativement, à partir d’entretiens, on constate que ce type de public est issu de catégories sociales relativement modestes et ce qu’il est, il le doit à l’école. Comme si l’art du cinéma d’auteur, pour ces  milieux qui ont plus de capital scolaire que culturel, était plus facile d’accès que les autres arts. Si vous prenez le cas des classes supérieures, on se rend compte qu’elles ne viennent pas beaucoup au cinéma. Le cinéma, elles le prennent à la limite davantage pour un divertissement. Les membres des classes supérieures vont voir les Woody Allen pour les dîners mondains tout de même – il ne faut pas exagérer – car il faut l’avoir vu, parce que dans Le Point ou Le Figaro, on en a parlé. Cela alimente la circulation de ce que Pierre Bourdieu appelle le capital social. Le point commun de ce public de cinéma d’auteur, c’est d’avoir appris la culture à l’école, et de ne pas l’avoir apprise à la maison. On a le sentiment que ces cinéphiles invétérés ont appris l’art par le cinéma.

Alors finalement, qui se rend au Festival des 3 continents ?

Maintenant que j’habite Angers, le Festival des 3 continents, je n’y vais plus. En revanche, quand j’étais jeune, dans les années 80, j’ y suis beaucoup allé. Donc je n’en ai qu’un souvenir lointain, et je suis mal placé pour en parler. Mais j’ai tout de même une idée : au Festival des 3 continents comme tous les festivals de cinéma, on y retrouve les mêmes gens. Sans doute, parce que ce cinéma donne à voir des productions exotiques, culturellement et cinématographiquement. Et donc, attire aussi un autre public que celui des festivals à moyenne portée. Le Festival des 3 continents attire un public pour la langue ou la culture représentée, davantage que pour le cinéma lui-même. Je me souviens d’un mémoire d’une étudiante au moment où les frères Jalladeau commençaient à partir : ce travail a montré à l’époque, il y a une dizaine d’années, qu’il y avait un vrai problème de renouvellement du public étudiant.

Qui vient aux soirées, plus que dans les salles?

C’est un public beaucoup plus people, pas comme à Cannes par contre, mais un people pour profs. Il y a comme une fierté d’avoir été élus. Il s’agit d’un public de professionnels, de critiques, proches du milieu qui connaît bien le festival. C’est un vrai problème pour ce genre de festival : fonctionner par invitation, et ne pas laisser la place au public anonyme. Réserver la place au médiateur au lieu de la réserver à un public direct.

Le Festival des 3 continents a le désir d’attirer un public plus jeune, qu’en pensez-vous?

Evidemment c’est du marketing culturel, mais ça n’a rien de péjoratif. Cette question pose surtout la question de la programmation : qui l’a faite, dans quel but, et avec quelles intentions ?
 Pour les 3 Continents, c’est compliqué, car le but est de faire connaître à un public occidental, français en l’occurrence, un cinéma de pays émergents, en développement – chacun le dira comme il veut. Un problème se pose pour moi, sociologue très attaché au fait que le cinéma soit un cinéma de masse : « Choisit-on des films déjà formatés pour être regardés par un public intello-occidental ? » On peut prendre l’exemple du réalisateur indien Satyajit Ray ou celui du réalisateur japonais Yasujiro Ozu. On a quand même parfois l’impression que ce genre de films est déjà un peu pré-formaté pour être bien reçu par les intellos français socialisés par l’exigence à la française de la Nouvelle Vague. Je vais vous donner un point de vue très personnel, et je peux me tromper : le Festival des 3 continents ne donne pas à voir le cinéma populaire de l’Amérique latine, d’Afrique ou d’Asie. On aimerait qu’on nous montre ce que les gens vont voir au cinéma un samedi soir au Vietnam.

Je pense que les jeunes générations sont moins bornées qu’on ne le pense. Le meilleur exemple pour expliquer cela est celui du réalisateur Hayao Miyazaki. A la base, selon Télérama – moi je dis Téléniania – c’est du dessin animé violent, qui va troubler les enfants. Puis chemin faisant, finalement, il a été réévalué au statut de grand cinéaste. Et cela, ce sont les nouvelles générations qui l’ont légitimé et instauré. Elles ont un tout autre rapport à ce cinéma là, par le biais des mangas. C’est un assez bel exemple de conquête de légitimité.

J’ai un souvenir très très ému des 3 continents : celui d’avoir vu un film nord-vietnamien sur la guerre, qui se passait dans les rizières. Il était 23 h, j’étais crevé, j’avais dû en voir trois ou quatre dans la journée. C’était un film communiste en noir et blanc que j’avais trouvé formidable, en tant que cinéphile. Le Festival des 3 continents a permis de découvrir ce genre de films, ou même des films argentins, équatoriens ou encore africains. Je n’ai pas de leçon à donner aux programmateurs. Je pense que lorsque l’on est ni dans le cinéma français, ni dans le cinéma asiatique d’action, ni dans le cinéma américain, et convaincre les jeunes générations d’aller voir un film coréen inconnu, c’est une tâche très rude. Ce festival serait peut-être condamné à un public pas si jeune que cela  ; est-ce qu’il ne faudrait pas en prendre acte  ? Mais bien sûr quand on est organisateur on ne peut pas se contenter de cela.

Propos recueillis par Faustine Heugues & Klervi Drouglazet



Louise Leclerc – Photographe