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[L’Été de Kikujiro] La trahison du bonheur

[L’Été de Kikujiro] La trahison du bonheur

Dans un Japon improbable, un yakuza farfelu et un enfant délaissé se lancent dans un voyage délirant et poétique, entre enfance perdue et retrouvée.

Les grandes vacances commencent pour Masao, écolier solitaire et grassouillet. Il vit dans la banlieue de Tokyo avec sa grand-mère qui s’acharne au travail. L’enfant semble égaré, son père décédé, sa mère disparue, jusqu’à ce qu’il rencontre, par hasard, un yakuza attachant. Malgré lui, cet ancien voyou se voit confier la tâche de l’accompagner, à la recherche de sa mère, à l’autre bout du Japon.

Takeshi Kitano, maître de l’absurde

Primé à de multiples reprises pour ses récits de violence Takeshi Kitano a son style propre : paraître fade, inerte et insensible  ; limiter le jeu d’acteur à un minimalisme si puissant que le spectateur devient libre d’y appliquer tous les ressentis du monde   ; compresser le temps jusqu’à l’éclater d’une silencieuse violence. Dans L’Été de Kikujiro, Takeshi Kitano brise ses propres codes. Sans effusion de sang, sans cadavre ni coup de feu venant ponctuer le récit. Mais que de poésie. Le cinéaste crée la surprise du conte moderne au travers d’un Japon imaginaire.

Une équipée improbable

L’Été de Kikujiro réunit deux êtres totalement paumés, dont la seule véritable et inconsciente occupation est de s’affranchir du devoir de l’excellence japonaise. Au bord de l’apathie, les deux personnages errent et se perdent dans les méandres de tableaux mielleusement colorés, ponctués de comiques et mélancoliques railleries, des plus enfantines aux plus sournoises. À peine plus éveillé que l’enfant, l’adulte désœuvré tente par tous les moyens d’apporter le sourire au gamin. Toutes les absurdités sont permises, déguisements loufoques et ringards, chapardage, bastons ridicules, nudité et danses saugrenues. On ne peut s’empêcher de rire de cette innocente naïveté.

Un peu de sadisme tout de même

Les lignes du récit ne trompent pas, l’enfant n’est que prétexte à dévoiler le véritable personnage de l’histoire, Kikujiro l’ancien yakuza, celui qui n’a pas eu d’enfance. Nager, conduire, faire des claquettes, jongler, rire, Kikujiro apprend tout en autodidacte. Comme un certain Takeshi Kitano. Ainsi, Kitano se trahit. Derrière cet album de photographies pourtant sincère où même les collages de pellicules affirment une authenticité, l’histoire est douloureuse et cruelle, sadique même. La mère de l’enfant a refait sa vie, la désillusion de Masao est dramatique, Kikujiro le sait si bien…

Imagination autobiographique

Le ridicule ne tue pas, et Kitano l’a bien compris, au travers de la panoplie d’énergumènes déjantés croisés dans son Japon imaginaire. Imaginaire certes, mais plein de souvenirs amers. Kitano a dans chacun de ses films, dévoilé une partie de son histoire. Dans L’Été de Kikujiro, il se projette ainsi sur Masao au travers de Kikujiro qui entend sauver l’enfance du petit écolier. Par nature disposé au malheur, bien mal à l’aise avec le bonheur, Kitano surprend. Coloré, joyeux et attachant, presque kitch, le cœur du récit n’en n’est pas moins nécrosé. Qu’à cela ne tienne  : tous les enfants innocents sont un jour trahis par la réalité. Les souvenirs des 400 coups restent et se rient de l’adversité. Merci pour ce bonheur.

 

Maël Dubourg

Fiche technique
Film & Réalisateur : ’Til Madness do us part, de Wang Bing
Pays : Hong Kong/ France/ Japon
Année : 2013
Durée : 227 minutes
Première diffusion : Mercredi 20 Novembre à 19h au Katorza