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Interview Midi Z et Ke-Xi Wu

Interview Midi Z et Ke-Xi Wu

Midi Z, le réalisateur de Poor Folk et l’actrice Ke-Xi Wu nous accordent un entretien à l’occasion de la projection du film.

En regardant votre film, pendant un long moment, je me suis demandé si j’étais en train de regarder un documentaire ou une fiction. J’ai compris lors de la scène de meurtre qu’il ne s’agissait effectivement pas d’un documentaire, aussi réaliste que semble la mise en scène. Quel regard portez vous sur la définition de votre « format » de cinéma et quelle audience pensez-vous viser dans ces circonstances ?

Midi Z : Pour moi c’est une fiction, pas un documentaire car l’on a un script précis. Nous avons filmé dans des conditions difficiles. Le contexte géopolitique est contraignant. Il y a de la censure et l’autorisation de tournage nous a été refusée. Ces conditions s’apparentaient effectivement davantage à celles d’un documentaire. Mais je pense que les gens ne se méprendront pas. En fait, peu importe qu’ils le ressentent comme un documentaire, une fiction ou une comédie. Certes, ces approches peuvent sembler se recouper dans mon film, mais pour moi, de manière définitive, il s’agit bien d’une fiction. Ke-Xi, l’actrice est professionnelle et dix-neuf personnes ont bel et bien suivi un script.

Ces dix-neuf personnes suivant le script ne sont pas des acteurs professionnels n’est-ce pas ? Il s’agit d’habitants jouant les rôles de leur propre quotidien. Comment avez vous présenté les choses pour trouver ces personnes et les inviter à jouer les réalités difficiles de leur région, entre problèmes politiques, violences, trafic humain ? Avez vous eu des difficultés à évoluer dans ces circonstances ?

 Midi Z : L’histoire m’est vraiment familière, mes origines et mon vécu appartiennent à cette région, c’est commun pour moi. La plupart de mes amis ont choisi de partir en Thaïlande après le lycée, pour travailler et envoyer de l’argent à leur famille en Birmanie. Je dois dire que j’ai été chanceux, si je n’avais pas eu l’opportunité d’aller à Taiwan pour étudier le chinois, je serais un des personnages de l’histoire. Réaliser un film sur sa propre vie, si familière soit-elle, pose le problème de l’objectivité. Je ne veux pas investir trop le film. Même si c’est très personnel, ce ne doit pas le sembler trop pour le public, je souhaite garder une certaine distance pour coller à la réalité et conserver la crédibilité du propos.

Vous avez employé le terme comédie précédemment. Il y a une scène qui m’a particulièrement fait rire, quand A-Hong, le personnage principal fume avec son collègue guide touristique, avec lequel il arnaque les touristes chinois. Il lui demande sèchement, même un peu absurdement de finir sa cigarette. Cependant, A-Hong continue de fumer la sienne. La scène semblait drôlement absurde. Est-ce voulu ? Y a t’il une part d’humour affirmée dans Poor Folk ?

 Midi Z : (rire) C’est difficile pour moi de faire une comédie car je suis trop sérieux la plupart du temps, c’est mon caractère. Mais vous savez, en faisant les recherches un an avant le tournage, on a trouvé les guides touristiques. Leur vie est réellement pleine de comédie, mais aussi pleine de drame. Pour cela, j’ai décidé de réviser le scénario et de me focaliser sur la dramaturgie et la question du réel. Je n’ai pas à décider au départ si le sens du récit doit s’orienter vers la comédie, c’est aux personnages de me conseiller sur ce que je dois montrer de leur existence. A eux de me demander de recentrer l’histoire sur leur personnalité et c’est ce que j’ai fait. L’histoire est basée sur la réalité de leur vie, mais elle dérive aussi vers le film de gangster hollywoodien, qui lui, est relativement simple et direct. Ke-Xi vient de Taïwan, une vie plus moderne. Elle a partagé le quotidien de ces gens. Même si leur vie est pauvre, ils n’en ressentent rien, ils ont des bons moments et des rires dans leur vie également. Ce sont des gens comme tout le monde, mais on ne peut mettre à jour cette réalité en la traitant sur le thème de l’humour.

Vos séquences sont parfois extrêmement longues. Les personnages se déplacent ainsi pendant plusieurs minutes dans le même plan fixe. Qu’est ce qui motive ce choix ? Pensez-vous que cela soit plus expressif ?

 Midi Z : Certains styles de cadres sont vraiment de bons supports pour le réalisme. Les longues séquences permettent d’happer le spectateur dans l’histoire. Les close-up, ou autres plans cinématographiques sont intéressants et efficaces, c’est certain. Mais pour des acteurs non professionnels, il est difficile de leur imposer la rigueur d’un tournage classique avec une grande variété de plans et les multiples prises qu’ils impliquent. Pour Ke-Xi, cela n’aurait pas posé de problème de shooter dans des conditions professionnelles, on peut discuter de la technique avec plus de précision, mais ca aurait été trop compliqué avec le reste de nos personnages. D’autant plus que les conditions étaient difficiles avec le contexte géopolitique.

Je pense que c’est vraiment le meilleur moyen d’honorer une telle histoire.

Midi Z, au sujet de la définition de l’image, très propre, très lisse, et de ces ondes noires apparaissant à l’écran lors des scènes intérieures, vous avez manifestement utilisé une caméra numérique ? Laquelle ?

 Midi Z : (rires). Oui c’est bien du numérique mais je ne peux pas faire de publicité car je n’ai obtenu aucun financement de la marque. C’est une caméra DSR (appareil photographique numérique), non professionnelle. Effectivement il y a ces ondes noires, mal supportées par le capteur de l’appareil, mais ça reste une image de bonne facture. Je dois dire que la technologie nous aide beaucoup aujourd’hui. Beaucoup de réalisateurs incitent à s’approprier ces nouvelles techniques. D’un autre côté, l’outil-caméra n’est pas le plus important pour nous, je pense que la manière de l’utiliser l’est. La technologie est de plus en plus simple pour tout le monde, nous pouvons tous faire un film. Quand on a des limites et des contraintes de tournages comme les nôtres, ce type matériel extrêmement maniable nous aide énormément. Peut-être même que cela permet de créer un nouveau genre de cinéma, un nouveau langage visuel. Plus de légèreté, de liberté. Cependant, la taille du capteur nous limite dans le choix des profondeurs de champ qui restent assez réduites. Cela pose des problèmes dans la capture des arrière-plans, même en filmant en RAW (négatif numérique).

 Qu’est ce que vous pensez de la diffusion du cinéma asiatique en occident ?

 Midi Z : Je pense que le cinéma a été créé en France, mais il est aussi très populaire à Hollywood. En Asie, nous sommes influencés par l’occident mais nous restons aussi plus indépendants. Oui, nous sommes influencés par l’Europe au niveau du langage cinématographique, les techniques artistiques. Mais nous créons quelque chose de nouveau, car nous avons beaucoup de contraintes, peu d’équipes professionnelles et des difficultés économiques. Souvent, il y a beaucoup de censure, notamment en Chine. Mais en contournant ces limites, on peut penser que nous sommes intuitivement en phase d’inventer un cinéma différent. Les tournages sont un dépassement perpétuel de ces divers aspects. Cependant nous restons tout de même en marge et soumis à l’emprise d’un goût mainstream qui formate le public et lui impose des scénarios et des codes forts et établis.

Concernant le budget du film, vous avez eu un choix décisif à faire avec la scène de l’avion crashé. C’est le seul plan contenant des effets spéciaux, alors que l’intégralité du film revendique le Dogme 95. Pourquoi avoir pris la décision de rompre ce code dans cette scène ? Comment l’avez-vous réalisée malgré la question du budget ?

 Midi Z : En fait, cette scène provient de dires d’habitants. Ceux-ci verraient apparaître régulièrement des avions espions ou des drones américains passer au dessus de la frontière. Apparemment, ces avions effectuent des vols de nuit pour surveiller les déplacements militaires birmans. Les Américains soupçonneraient une coopération birmano-nord coréenne. Je n’ai aucune confirmation de ces faits, c’est une sorte de légende locale dans la région. Tout le monde en entend parler. Pour moi c’est très important, c’est une sorte d’imagination de « border story » (histoires de frontières). Je n’ai aucun doute sur cette possibilité, les États-Unis peuvent envoyer des drones très loin quelques soient les distances, à l’international.

 Enfin, pour répondre à votre question à propos de la réalisation de cette scène, je suis diplômé en design et j’ai en fait réalisé les effets spéciaux avec deux anciens camarades de classe sur After Effects.

 Merci pour toutes ces réponses. Un dernier mot pour les lecteurs de Preview Magazine ? 

 (rires) Ke-Xi Wu et Midi Z semblent très surpris par la question. Ke-Xi Wu s’interroge sur le magazine, elle me demande plus de détails, Midi Z se lance. 

 Midi Z : Ok. Je pense que pour un réalisateur, faire des films est un moyen d’exprimer son vécu, son ressenti sur la vie. Pour le public, c’est une occasion de découvrir le monde, des cultures et des histoires nouvelles. On ne peut voir l’intégralité du monde. Le cinéma le permet en apprenant de nombreuses choses. Je ne veux pas forcément parler de Savoir, juste d’idées nouvelles, des changements hors du mainstream.

 Ke-Xi Wu : Ca a été une expérience difficile, inattendue et choquante pour moi. J’ai adoré le script, mais une fois à la frontière birmane, c’était vraiment difficile de découvrir cette vie. Le tournage a duré 3 mois, j’ai véritablement changé d’état d’esprit. Je viens de Taïwan et je vivais dans des conditions de vies totalement différentes. Ce tournage m’a appris beaucoup.

 Midi Z : Oui, Ke-xi a un vécu plus similaire au vôtre. Taïwan est une démocratie, il y a beaucoup de libertés à Taipei. C’était donc une véritable surprise pour elle.

L’entretien se termine ici, Ke-Xi Wu et Midi Z m’invitent à poser avec eux pour une photo souvenir. Nous échangeons encore quelques mots, de grands sourires et beaucoup de rires.

Midi Z terminera sur un « Merci Beaucoup » assez humoristique. En aparté il m’avouera avec ironie qu’il a effectué les prises de son de Poor Folk avec un petit enregistreur, comme celui que j’utilisais lors de l’interview. 

 

Maël Dubourg

Maël Dubourg – Photographe

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