Image Image Image Image Image Image Image Image Image Image
Scroll to top

Top

Ross Devenish ou la nécessité du cinéma

Ross Devenish ou la nécessité du cinéma

Documentariste, baroudeur, réalisateur, Ross Devenish se livre, à l’occasion de la projection de deux de ses films  : The Guest et Marigolds in august.
 Rencontre avec un cinéaste aimant une Afrique du Sud qu’il se refuse toutefois à idéaliser.

Comment en êtes-vous venu au cinéma   ?

Mon père était dans l’aviation sud-africaine durant la guerre, il a été sur Malte, ou encore en Sicile… Il a ramené chez nous des bobines de film en 16 mm. À ce moment-là, nous vivions dans une ferme à la campagne. J’utilisais tout ce que je trouvais pour jouer, pour bricoler… pour m’occuper  ! En observant les bobines, j’ai découvert la décomposition de l’image… Grâce à cette technique, je suis tombé amoureux du cinéma. À l’époque, la culture venait de l’étranger. En gros, nous, nous cultivions des fruits qui partaient ailleurs, et on recevait de la culture étrangère. On s’est dit «  Nous aussi, en Afrique du Sud, on a quelque chose à raconter  !  »

Je suis parti étudier le cinéma à Londres. Avant, je croyais que le cinéma, c’était Hollywood, les gros budgets. Je me suis rendu compte qu’il n’était pas nécessaire d’avoir beaucoup de moyens.

De quoi traitaient vos premiers films   ?

Pour pouvoir vivre, j’ai fait des documentaires. Je suis descendu dans les mines de charbon, et j’ai aussi filmé les conflits, au Yémen pendant la guerre civile, dans l’affrontement entre la Malaisie et Bornéo, durant la guerre du Congo, du Viêt Nam… Là-bas, j’ai découvert ce qu’était vraiment l’horreur. Je ne voulais pas que l’Afrique du Sud vive ça. Je suis Sud-Africain, je veux que mon pays évolue. Je me suis dit  : «  il faut faire quelque chose.  » J’ai en même temps fait un film sur le passé et le présent des Amérindiens.

C’est après que vous faites une grande rencontre…

Oui  : Athol Fugard, ça a été un événement très important pour moi. À la base, il est dramaturge. On dit qu’après Shakespeare, c’est l’homme de théâtre dont on a le plus mis en scène les pièces  !

 J’ai souhaité en adapter une de 1969, qui s’appelait Bushman and Lena. Athol jouait dedans. Il faut savoir qu’à l’époque, il était très difficile de représenter la société de l’apartheid. L’image qui pouvait être renvoyée du pays était contrôlée. Ils ont laissé faire les Afrikaners mais leur cinéma, c’était un peu factice… Tout allait bien, et il n’y avait que des blancs

Les droits d’adaptation pour le film coûtaient 100 livres, je n’en avais que cinq en poche  ! Une amie de la famille m’a légué de l’argent et m’a ainsi permis de faire ce film, en 1976. Il a fait beaucoup de festivals, on a pu avoir un retour sur investissement. Athol et moi avons voulu continuer à tourner ensemble, et je me suis souvenu de mon professeur à l’école, petit-fils d’Eugène Marais. Cela faisait une belle histoire à explorer, dans «  The Guest   : An episode in the life of Eugène Marais », un an plus tard.

Pourquoi ce personnage  ?

Il a eu une vie très riche, d’ailleurs on ne pouvait pas tout raconter dans un film. Sans sa mère, délaissé, il a très vite découvert l’opium. Il citait De Quincy, qui disait «  le bonheur peut être acheté pour une livre, et mis dans la poche…  » J’ai fait un film sur un homme présenté d’ordinaire comme un des pionniers de la littérature afrikaner, mais en le montrant sous les traits d’une personne accro à la morphine. À l’époque où je le décris, il ingurgite des doses de morphine vingt-six fois plus fortes que le seuil mortel. Courant après sa dose, il dépense tout son argent. Son ami docteur l’envoie dans une ferme du Transvaal en disant aux habitants qu’il est simplement malade. Mais en leur mentant, il a fait vivre un enfer à cette famille. Le film raconte de son arrivée dans cette ferme jusqu’à son départ.

Quelle influence peut encore avoir l’apartheid sur le cinéma sud-africain aujourd’hui   ?

Le contexte est différent. Mais l’ANC [ndlr  : le parti au pouvoir] n’a pas compris que l’industrie du film pouvait être une façon de parler de l’Afrique du Sud aux Sud-Africains. Ils ont compris le rôle de la télévision qui peut montrer, ou non, l’Histoire, mais ils n’ont pas insisté sur les salles  : ils ont laissé prospérer un cinéma de divertissement états-unien. Ce que la jeunesse du pays ignore souvent, c’est que les salles de cinéma étaient auparavant un loisir de luxe  ; qui plus est, interdit aux Noirs. Et à force de voir les films à la télévision, les gens n’ont pas pris l’habitude de payer pour ça. Alors l’accessibilité du cinéma… Ajoutez à cela la censure de l’époque, et pour ne rien simplifier, le fait que notre pays parle onze langues   !

On assiste aujourd’hui à un renouveau du cinéma en langue afrikaans. Pensez-vous que cela puisse raviver des tensions   ?

La population afrikaner était une population riche, et a réussi à conserver son niveau de vie après la chute de l’apartheid. C’était aussi une de leurs revendications d’avoir un cinéma dans leur langue, de montrer qu’ils étaient là. À présent, ils ont la télévision par satellite, dans un groupe qui diffuse trois chaînes en afrikaans, gérées par les mêmes personnes qui tenaient la presse durant l’apartheid.

Aujourd’hui, il y a des bons films qui sortent en afrikaans. Même s’ils auraient dû être faits il y a une quinzaine d’années…

Qui était Eugene Marais  ?
Tout d’abord militant progressiste opposé aux réactionnaires gouvernant le Transvaal, Eugène Marais était un poète naturaliste qui a marqué la littérature en Afrique du Sud. Dépendant à la morphine, il finit par se suicider en 1936, à 65 ans. Il fut une figure afrikaner défendant la langue coloniale, et en même temps admirateur des tribus locales.

Steven Ion

Angéline Davy – Photographe

Remerciementerci à Amélie de Bonnières pour la traduction